SORIN RADU CUCOU – Les rideaux de la transition
Categorie: ChroniquesIl y a un an ou deux, j’écrivais un article pour le magazine Orizont où, partant de la célèbre affirmation que tout Roumain est né poète, je déplorais l’état du marché de livre roumain inondé par une littérature de mauvaise qualité arrangée en vers. Pour cette raison, lorsque j’ai vu que le volume sur lequel j’avais accepté d’écrire n’était pas un petit volume de petites poésies, j’ai respiré soulagé. Non parce que je n’aime pas lire la poésie, mais justement à cause de cette raison. On discute sur la prose roumaine dans de gros livres, mais la tristesse de fond se trouve toujours là : quand allons-nous être lus par les autres ? Je ne participerai pas cette fois-ci à la lecture d’un romancier récent, les listes en sont déjà pleines, les plus jeunes n’ont qu’à attendre leur tour. Je suis arrivé au théâtre. Le Roumain est né pour le théâtre, c’est une chose certe, mais écrire de la prose étant plus simple, plus métaphysique (peut-être il y aura quelqu’un qui va te lire et ainsi tu apparaîtras dans un journal) il y a peu de gens qui s’hasardent à écrire du théâtre. Le standard est très élevé (Caragiale, Ionesco) et les angoisses de l’influence influencent beaucoup de potentiels dramaturges. Heureusement pas tous, et la preuve est représentée par les textes présentés aux concours UNITER, respectivement au Concours de dramaturgie originale « Camil Petrescu ». Malheureusement, la création des jeunes dramaturges de la génération ’90, à l’exception, je pense, de Vlad Zografi, est très peu connue et parfois même la critique littéraire n’accorde pas assez d’attention à ce genre littéraire.
Bien que connu seulement comme publiciste, Valentin Nicolau fait la preuve qu’il sait très bien écrire. Le volume publié chez les Editions Unitext, en décembre 2000, Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange), m’en convainc. Les trois pièces publiées, connues par les critiques à travers les concours mentionnés, proposent des thèmes audacieux, ayant dans leur centre le monde où nous vivons, un monde à l’envers, hanté par le passé et menacée par l’ironie du présent. De l’avenir, on ne peut pas en parler. L’espace où l’action se déroule semble être un espace conventionnel, facile à représenter sur la scène – dans Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe), « l’action se déroule dans une gare qui abrite ses personnages et ses voyageurs », tandis que pour Lume, lume, soro lume … (Beurré comme le p’tit lou) nous retenons le lieu fondamental du bistrot de périphérie se trouvant quelque part entre le village et la ville. Ca zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres), la troisième pièce du volume, limite encore plus l’espace de l’action à un studio, espace symbolique de la mémoire d’un des personnages. Je me suis arrêté à ce problème de l’espace scénique pour montrer comment réussit Valentin Nicolau à conférer à cet espace la signification de la participation à l’acte théâtral en qualité de personnage.
Cela se passe d’habitude dans le théâtre à sous-texte parabolique. La gare n’est pas une gare ordinaire, mais une sorte de mise en abîme de notre aventure d’après décembre 1989. Les bistrots sont des espaces d’une interférence dangereuse, entre le village et la ville, les personnages de la pièce Lume, lume, soro lume … (Beurré comme le p’tit lou), les ţărăşenii ne sont qu’on croisement de citadin et paysan, au niveau du langage et au niveau de l’identité. Dans un tel espace « matrice », l’appartement du ţărăşean Gheorghe, où celui-ci a un débarras-jardin pour cultiver des piments, fait son apparition la fissure existentielle (le suicide de Gheorghe après avoir rencontré son ami Vasile).
Néanmoins, cette pièce est moins convaincante que les deux autres sans pourtant en omettre l’impact d’une idéologie sans thèse de l’échec à laquelle sont liées des scènes mémorables. La gare est un lieu beaucoup plus fort et la pièce de Valentin Nicolau une parabole à accents politiques évidents. Ce ne sont pas les noms qui individualisent les personnages, mais la catégorie à laquelle ils appartiennent. Ils sont en premier lieu typologiques, mais cette typologie détruit leur existence humaine car toute catégorie qui limite est un univers concentrationnaire, la gare même fonctionnant comme un ghetto de l’histoire : le présent hanté par le passé, l’attente du salut (avec une référence directe aux investisseurs étrangers), les complexes d’infériorité, mais également de supériorité de la nation : « Exceptionnel ! Personne ne peut t’attraper (…) Vous allez voir comment ceux-ci vont s’émerveiller, et vont ouvrir les serrures de leurs serviettes pleines de petits sous, voilà, comme des feux d’artifices ».
En dernière instance, les personnages deviennent eux-mêmes des personnages dans un acte de métathéâtre que le lecteur ne remarque pas, pris par les situations comiques et les répliques d’un théâtre « abstrait », postréaliste à mes yeux, et un théâtre à message critique, où fait son apparition la nostalgie de l’innocence. L’idéologie du texte n’est pas consolidée par la création d’une contre-utopie, mais par le désir de dévoiler artistiquement les maladies de la société, qui sont mises au pied du mur.
Pas un moment, ce monde malade n’est pas tragique. Comme chez Caragiale, le maître de la représentation dramatique du quotidien, les situations, aussi graves soient les réalités qu’elles reflètent, elles ne provoquent pas les larmes, mais, au contraire, le rire aux éclats. Le langage est de ce point de vue un moyen important qui coagule l’idéologie du texte et une source du comique. Les sources du théâtre de Valentin Nicolau se trouvent là où l’on ne s’attend pas. L’auteur parodie, s’amuse, pas forcément ayant dans l’esprit un modèle littéraire, mais s’inspirant et du show télévisé qui s’est développé rapidement après 1989. Le pamphlet politique, surtout celui du type « La question du jour », est destiné à souligner quotidiennement quelques événements politiques. La pièce de théâtre dépasse ce niveau superficiel de la représentation, brise les conventions, les données claires de l’événement politique particulier, devenant un modèle d’idéologie critique.
Valentin Nicolau reste conséquent aux idées exprimées et dans la dernière pièce du volume, Ca zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres). La construction de la pièce est beaucoup plus simple : seulement trois personnages, la vieillard, le locataire, la téléphoniste, entrés accidentellement dans le même espace. Ils n’ont pas besoin de noms, par différents motifs, le vieillard parce qu’il vit dans le passe, le locataire parce qu’il a voulu disparaître en tant que acteur de sa vie. Un personnage pittoresque est également la téléphoniste de la ligne érotique.
Elle a le courage de transformer la relation imaginaire du téléphone dans une expérience réelle, en fait, un capharnaüm. Elle ne comprend rien de ce qui se passe dans le studio aux meubles et souvenirs anciens, elle voudrait être autre chose qu’un intrus – elle n’a pas, naturellement, aucune chance. Le seul personnage de la pièce ayant un nom avec qui le vieillard peut encore communiquer est Costică, le matou empoisonné par les voisins parce qu’il mettait toutes les chattes du quartier enceintes.
Les personnages sont très réels, ils font partie de l’espace social, surtout la téléphoniste, qui a un nom de code, Blanche Neige, et qui est un personnage spécifique au postcommunisme. Et avant il y avait des vieillards et des locataires. La manie du téléphone, du téléviseur est apparue après 1989. Et Valentin Nicolau réussit à écrire sur les modifications de l’espace social une pièce originale. Le locataire est le personnage central de la représentation de certains vices sociaux. C’est son droit de refuser la normalité, d’appeler sur la ligne érotique pour parler avec Blanche Neige, de jouer à tous les jeux télévisés. Son droit de gagner est moindre. Nous nous amusons dans cette pièce sur la manie des jeux de type bingo promus par les média, dont la folie nous transforme dans de locataires de notre propre existence.
Le locataire ne travaille plus (« C’est l’heure quand je commençait mon service … Quel service ? Il n’existe plus ») parce que le travail était devenu banal. Il donne des coups de fil, remplit des talons, échange les programmes l’un après l’autre et ramasse tout. Le mystérieux ennemi public des concours télévisés ne peut pourtant pas bénéficier de tous les prix reçus pour le seul motif qu’il n’est pas lui : « Costică Paşa n’a pas existé. (…) Ses interviews et quelques articles plus anciens sur un cas de disparition. (…) Ce garçon est parti s’acheter des cigarettes. Il a aussi acheté un journal … (…). Il a ouvert les pages des petites annonces, a mis le doigt au hasard sur une annonce de location et il est sorti de la normalité qui l’oppressait. Il s’est échappé dans un autre destin … tu changes de lieu, tu changes de chance. » Mouvement intelligent de l’auteur, la pièce étant jusqu’au dernier moment imprévisible. Cette dernière confirmation du talent de Valentin Nicolau me poussera à m’acheter des billets au théâtre pour une des pièces discutées plus haut. Et parce que ni l’auteur a bien fait son devoir, j’espère que le metteur en scène ne va pas me provoquer une déception (Sorin Radu Cucou, Orizont, no 1 (1420), du 20 janvier, 2001)
