Dan C. Mihăilescu – Une gare pour tous

Categorie: Chroniques
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Ce qui surprend d’une manière flagrante (et, certainement, agréable) depuis déjà les premières pages du volume avec lequel Valentin Nicolau fait sont début dans la dramaturgie (Dacă aş fi un înger – Si j’étais un ange), (les Éditions UNITEXT, 2000, n.r.) est le professionnalisme. On croirait se trouver devant un vieil artisan, bon connaisseur de la scène, bon architecte des situations dramatiques, un homme qui entend d’une manière excellente la réplique, qui a la science du dosage, ne se perd pas dans des lyrismes parasitaires (quoique plus d’une fois le thème l’y inviterait), n’exagère pas la thèse morale, mais la laisse toujours dans le sous-texte du plan ludique.

L’expérience confessée par Nicolae Manolescu dans la préface, celle de membre du jury du concours de dramaturgie organisé par le Ministère de la Culture en 1999, je l’ai vécue moi-même à côté de Ion Bogdan Lefter et Marian Popescu en 1998 au concours UNITER pour la meilleure pièce de l’année : après avoir combattu et opté pour le texte gagnant (Radu Macrinici), nous avons ouvert les enveloppes et nous avons constaté avec une agréable surprise non seulement la présence de personnalités déjà affirmées (comme, par exemple, Liviu Ioan Stoiciu et Horia Gârbea), mais également la présence de Valentin Nicolau, une surprise absolue. Il n’est pas philologue, mais géologue, il n’est pas écrivain, mais directeur des Éditions Némira, complètement absent de la vie théâtrale, admirateur déclaré du genre SF, Valentin Nicolau nous a choqué justement par la maturité de sa construction dramatique. On  pouvait supposer une sérieuse expérience préalable dans le domaine et je me rappelle que c’est exactement cela que j’ai écrite dans le rapport présenté avant l’ouverture des enveloppes contenant l’identité des concurrents : « auteur de la génération de Marin Sorescu et D.R.Popescu, artisan longtemps exercé ; s’agirait-il d’une surprise du groupe Dragon ? » (J’avais, donc, en vue la pièce qui ouvre le présent volume, Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe), une semi-parodie de la Roumanie d’après 1989 : les illusions de l’intégration et l’utopie d’un changement du jour au lendemain, un univers en décomposition etc. ce qui justifiait la suspicion d’une attitude conservatrice).

Parmi les nouveaux noms sûrs (et affirmés d’une manière concrète, sur la scène) de notre dramaturgie d’après 1990 (Vlad Zografi, Matei Vişniec, Radu Macrinici, Horia Gârbea, Saviana Stănescu), Valentin Nicolau est – d’un point de vue du sérieux et de la profondité du vécu de l’idée sociale du théâtre – plus proche des premiers deux et plus loin du ludique expérimental, intertextuel, surr réaliste des autres. Les trois pièces se trouvant ici, une plus savoureuse que l’autre (« extrêmement offertantes », comme on dit dans le langage de spécialité), visent la condition humaine : en tant que troupeau tristement hébété, ordonné par le cynisme stupide, mais efficient en tant que manipulation, des politiciens (la Roumanie apparaît dans Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) comme une gare évitée par les trains, où il n’y a que la prostitution qui travaille, où les jeunes sont contaminés de manière irrépressible par le mercantilisme et l’amoralité des leaders et sur laquelle plane le fantôme de Ceaucescou) ; comme perte de l’identité (le thème de « l’impossible retour » de la pièce Lume, lume, soro lume … (Beurré comme un p’tit lou), avec la paysannerie à jamais altérée, l’urbanisation forcée faite par le communisme comme destruction du tissus social e.a.d.s. ; et de la vie en tant que paradoxe inutile, la parabole de la Chance aliénante (Ca zăpada şi cei doi – Comme la neige et les deux autres) où un jeune insurgent arrive à gagner tous les concours qui forment l’actuelle bingomanie des Roumains ce qui, bien entendu, lui empoisonne l’existence, son être et la communication avec les autres). Bien que cultivant l’humour et les relations ironiques, Valentin Nicolau n’est pas un satirique. On ressent à chaque pas l’amour pour l’homme, le respect pour la délicatesse des natures fragiles, l’horreur d’entrer avec ses gros sabots dans notre malheureuse structure levantine. Travaillée de manière catégoriale, comme dans le vieux expressionisme (le Vieillard, le Politicien, le Chef, la Pute, le Jeune, la Religieuse etc.), Fantoma de la prima clasă (Le Revenant de la première classe) peut faire des salles pleines sans tenir compte de la ville ou du cadre de la mise en scène, de même que Zăpada şi cei doi (Comme la Neige et les deux autres) offre une partiture captivante au théâtre de TV, dans la ligne de, disons, Capul de răţoi (La tête de canard), Scaunele (Les Chaises), Noul locatar (Le nouveau locataire). Et on va voir arriver le jour quand nos éminents metteurs en scène vont alterner Shakespeare, Euripide et Tchekhov avec Nicolau, Macrinici & Co,   remplaçant la bovarisation des festivals occidentaux avec une honnête mise en scène, chez soi, de la Roumanie d’aujourd’hui. (Dan C.Mihăilescu, Ziarul financiar, no 20, du 6 octobre 2000)


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