Dan C. Mihailescu – LE POUVOIR EST TOUT, C’EST-A-DIRE RIEN

Categorie: Chroniques
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Valentin Nicolau est entré relativement tard dans l’attention du monde théâtral, en tant que nom nouveau dans la jeune littérature dramatique post-Ceaucescou. Pendant que les élites conservatrices frissonnaient d’horreur lors de la parution de Evangheliştii (Les Evangélistes) de Alina Mungiu, et Vlad Zografi reprenait avec Petru (Pierre) le fil rompu du théâtre roumain depuis Iona (Ionas) et Paracliserul (Le Sacristain), pendant que Matei Vişniec revenait sur les scènes plus ou moins conservatrices comme un démon épigone de Becket et Ionesco, et Horia Gârbea choquait son auditoire avec ses savoureux inter- textualismes postmodernistes, Valentin Nicolau, fraîchement directeur des Éditions Némira, était en plein essor de synchronisation de nos teen-agers avec la SF américaine, nous apportant sur un plateau Stephen King ou commençant le publication de la série I.P.Coulianou …

L’année passée, lorsque son volume Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange) paraissait aux Éditions Unitext, il avait été déjà nominalisé au concours UNITER « pour la meilleure pièce de théâtre roumaine de l’année », ainsi qu’au concours de dramaturgie originale organisé par le Ministère de la Culture. Et si des noms plus récents, tels Radu Macrinici et Saviana Stănescu, surprenaient moins que l’arrivée dans le théâtre d’un poète ayant deux décennies de lyrisme métaphysique, tel Ion Mircea, les pièces de Valentin Nicolau ont imposé une maturité déjà forgée pour la scène. Un artisan complet, doté d’une disponibilité remarquable et ayant de l’assurance dans tout ce qu’il fait. Ainsi que le disait Nicolae Manolescu dans la postface de ce volume, « Valentin Nicolau est, incontestablement, un dramaturge qui sait comment on fait une pièce, maître de ses répliques, avec du naturel dans le langage et, pas en dernier lieu, plein d’idées de théâtre. Toutes ses pièces peuvent être mises en scène. Elles sont pensées pour la scène. La main du metteur en scène ne doit retoucher que des broutilles. »  Dans son volume de début, la Roumanie apparaissait dans Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) comme un gare évitée par tous les trains, où il n’y a que la prostitution qui travaille, où les jeunes sont contaminés de manière irrépressible par le mercantilisme et l’amoralité des leaders et sur laquelle plane le fantôme de Ceaucescou. Et toujours la Roumanie, en tant que perte de l’identité (le thème de l’ « impossible retour »), était le centre de la pièce Lume, lume, soro lume … (Beurré comme un p’tit lou) : la paysannerie à jamais altérée, l’urbanisation forcée faite par le communisme en tant que destruction du tissus social e.a.d.s., enfin Ca Zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres), où un jeune insurgent arrive à gagner tous les concours qui forment l’actuelle bingomanie de la Roumanie, ce qui, naturellement, lui empoisonne irrémédiablement l’existence, son être et la communication avec les autres.

Cette fois-ci, la Roumanie – en tant qu’obsession d’une somme de vices de la transition post-dictatoriale – passe au plan second, celui de la suggestion, laissant les situations généralement valables envahir d’une manière ahurissante les royaux significatifs. L’ironie, la charge, l’humour bonhomme, compréhensif, mais aussi les poussées satiriques de Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange) sont remplacés maintenant par une impulsion vers la bouffonnerie, vers l’absurde bruyant ou le ludique gratuit. Certes, à la rigueur, on pourrait dire que la femme de Zi că-ţi place ! (Dis que tu aimes ça) est la personnification de la Roumanie violée sans arrêt par le politiciens (ainsi que le disait Mircea Dinescu), seulement que le mécanisme sexuel à travers lequel le Pouvoir agit sur l’électorat est vieux depuis que le monde est monde (hypnose, possession, orgasme, infidélité, sadomasochisme, perversité, acte ludique, pré- et post ludique e.a.d.s.). En tout cas, les cinq échecs à travers lesquels l’Objet électoral est pseudopossédé par les sujets-candidats peuvent être joués dans n’importe quel coin du monde, dans n’importe quelle mise en scène, avec – bien entendu – les corrects attributs locaux. D’ailleurs, le Pouvoir et son transfert composent le dénominateur commun des trois textes ici présents. Le Pouvoir absolu, passé depuis le roi au bouffon, dans Fotograful Maiestăţii Sale (Le Photographe de sa Majesté (« l’Empereur et le Bouffon sont des frères issus de la même mère »), le pouvoir médiatique et le transfert fantasmagorique depuis l’individu courreur de Zi că-ţi place ! (Dis que tu aimes ça !), le crépuscule du pouvoir sexuel et la pédagogie de son transfert, dans le cas du Don Juan Mitică de Ultima haltă în Paradis (La dernière Halte au Paradis). Le Pouvoir est tout, et le tout … c’est-à-dire rien ! – voilà la morale des fables.

Par rapport aux pièces du volume précédent, un autre changement important d’accent fait que ce soit l’acteur qui bénéficie maintenant de la générosité du texte et non pas le metteur en scène. Si dans des pièces telles que Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) la fantaisie de la mise en scène a des redoutables chances de liberté et invention, dans Ultimul Împărat (Le Dernier Empereur) la variété, la saveur, la couleur et l’ambiguïté captivante appartiennent aux acteurs (comme dans le cas , disons, du couple Petru-Zotov de Petru (Pierre) de Vlad Zografi). En revanche, une provocation sérieuse est représentée par la gradation légèrement surprenante de la pièce, décollant par un ludique énorme et d’une certaine manière gratuit, évoluant de manière ambivalente entre la dérison et le sérieux, pour atterrir sur le sol de la parabole sacrifiée quasi-biblique.

La vérité c’est que écrire sur le théâtre d’un auteur dont on n’a jamais vu sur scène les créations est une chose qui ressemble un peu à l’histoire des fous qui sautent chaque jour du tremplin dans un bassin … sans eau. « Le docteur, – dit l’un d’entre eux – nous a promis que si on est sages il va y mettre de l’eau. » De même, le critique qui écrit sur son propre spectacle mental, sans l’avoir jamais vérifié sur la scène.

On demande donc à la Mise en scène de bien vouloir mettre de l’eau dans le bassin … (Dan C.Mihăilescu, Postface au volume Ultimul Împărat (Le dernier Empereur), Polirom, 2001)


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