DORU MAREŞ – Le pays de péripherie

Categorie: Chroniques
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Lauréat du Concours de dramaturgie « Camil Petrescu » et plusieurs fois nominalisé au Concours « La meilleure pièce de l’année », le premier sous le patronage du Ministère de la Culture et le second sous le patronage de l’UNITER, Valentin Nicolau marque par son début aux Éditions Unitext, avec le volume Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange), un point gagnant de la dramaturgie contemporaine. Connu jusqu’à présent comme directeur d’une des plus prestigieuses maisons d’édition roumaines, Némira, le nouveau dramaturge est en réalité un écrivain qui maîtrise très fermement ses outils, ayant un style personnel évident et une bonne intuition du nécessaire de théâtralité du texte joué sur la scène. Offrant, dans ce premier livre, trois textes dans un crescendo de valeur, Valentin Nicolau bénéficié également  d’une postface consistante signée par Nicolae Manolescu. Certes, la première intuition critique est une voie d’accès au jeu des connotations des textes : « C’est un théâtre abstrait, postpsychologique et postréaliste, politique en essence à l’exception de Ca Zăpada şi cei doi (Comme la Neige et les deux autres) -, d’une certaine façon dans la manière de Brecht, pittoresque, spirituel et dynamique. » Personnellement, je pense que l’essence politique ne manque pas à la pièce signalée par Nicolae Manolescu, quoique le plan où cet élément se laisse déceler appartient, évidemment, au subtexte, contrastant avec le premier texte Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe), dont le défaut réside justement dans la parabole trop transparente. En tout cas, les deux derniers textes du volume se retrouvent dans des compagnies culturelles heureuses, couvrant l’espace vide laissé par les voisins auxquels je vais faire immédiatement référence.

Lauréates la même année (1999) aux deux concours essentiels de dramaturgie roumaine (« Camil Petrescu » et « La meilleure pièce de l’année »), Ca Zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres) de Valentin Nicolau et Apocalipsa gonflabilă (L’Apocalypse gonflable) de Saviana Stănescu couvrent, de deux angles fortement personnalisés, l’image d’une société dont la dernière solution consiste dans les différents types de bingo, la loterie dans tous ses états, celle qui agresse à travers les média, plus que jamais, les individus dérapés dans de vieilles angoisses (en tant que apanage de la condition humaine) et de nouvelles angoisses (en tant que réalité de fait). Si pour Saviana Stănescu l’angoisse est projective, dans une sorte de SF qui prend pour témoin l’humour noir et la poétique explosive du jeu de mots et d’idées, pour Valentin Nicolau le monde où Dieu est remplacé par la loterie provoque un texte plus proche du réalisme psychologique, détourné esthétiquement par un penchant vers le ludique ponctué d’humour pour des raisons strictes d’équilibre. Trois personnages suffisent à Valentin Nicolau pour définir son domaine : le Vieillard, le Locataire et la Téléphoniste. Le deuxième détient le monopole du gain perpétuel aux loteries médiatisées, la femme, traumatisée un peu sexuellement excelle de nuit sur une ligne érotique. Le Locataire joue par ennui, pour survivre, sans encaisser l’argent (ce qui l’aurait conditionné comme garant du système qui lui avait provoqué l’ennui), car « Celui-ci est le pays du Bingo Empereur. L’Empire du leurre  et de la tromperie. La psychose nationale est le milliard, le pays de Tu-regardes-et-tu-gagnes… » Pour le Locataire, l’utilisation victorieuse du système est la preuve d’une compatibilité généralisée dans l’absurde. Le refus ultérieur, par la disparition et le défi de la médiatisation, est constitué par l’intuition d’annuler l’entrée en résonance avec le système. « Qu’elle est difficile la vie extra-utérine ! » exclame à un moment donné le Locataire, définissant l’état qu’il fuit, en construisant son anonymat : « La vie est un documentaire entre la digestion et les excréments. Sur la chute des cheveux, le rhumatisme et les psychoses … Solitude et …» Malheureusement, sonne le facteur qui apporte un autre sac de gains, de sorte qu’il nous reste à pressentir le dernier terme de cet état qui provoque l’ennui, le cafard qu’on appelle vie. Une sorte de glissement dans un état de fiction que personne n’a sollicité, un état de fiction à la carte que nous tous consommons, il est vrai, assaisonné, dans le meilleur de cas, avec des commentaires non-décisifs. C’est une fiction qui nous crée et non une fiction que nous créons, d’où le titre. La neige est la neige de Blanche Neige, nom de scène, enfin de fil, de la Téléphoniste. Le Vieillard est soumis à la fiction de la mémoire, plus habile parmi les tombes des amis. Refusant l’identité, les systèmes d’identification, transfuge dans le monde libre de l’anonymat où, à la fin, tout avenir est possible, il n’y a que le Locataire qui se sauve. Ou peut-être non ? …

Le deuxième texte, Lume, lume, soro lume … (Beurré comme le p’tit lou), continue le jeu des voisinages culturels, rendant encore plus évidente la vocation cinématographique des textes de Valentin Nicolau. Nous nous trouvons, maintenant, au-delà de l’espace ouvert du studio de Ca Zăpada şi cei doi (Comme la Neige et les deux autres), nous sortrons dans le quartier sans quitter les obsessions du dramaturge. Les traumas sont presque les mêmes, mais il y manque la solution, le Locataire. La fiction qui nous fait vivre est assumée pourtant ici par un couple d’amis : Vasile et Gheorghe. Les deux ont fuit leur village natal et, orgueil/salut de l’échec, ils vont construire chacun pour l’autre l’image du vainqueur avec initiative, un autre modèle du milliardaire du bingo. Vasile va chercher rompre la fiction en revenant chez soi (Scarlett O’Hara de quartier, bien entendu), la voie initiatique passant continuellement par la foire, par le marché aux puces (à chaque scène impaire du premier acte) et par la taverne (dans les scènes à nombre pair). Ce qui résulte finalement est un texte savoureux, dépassant le mélodrame du Maidanul cu dragoste (Le Terrain vague de l’amour) ou de Sfânta Mare Neruşinare (La Grande et Sacrée Effronterie) de G.M. Zamfirescou, mais aussi l’exotisme de Groapa (Le Trou) de Eugen Barbu. Les « ţărăşenii » de Valentin Nicolau n’ont rien d’agréable, idyllique ou exotique. Probablement le texte en soi, humoristique par manque d’alternative tel le rire jaune, si je ne me trompe pas. Le « ţărăşean » est une combinaison de paysan et citadin, vivant dans un monde bien défini par la Prêtre : « Les grands pécheurs du monde ainsi que ses saints ne vivent pas dans les périphéries. Des mélanges plus gris de foi et de non-foi on ne trouve que dans nos quartiers. » On y boit donc (ainsi que le dit la chanson « Oublie que la vie est dure »), on voudrait y faire aussi autre chose, mais on y boit toujours, car le salut n’arrive de nulle part, car la construction engendre des monstres (le sommeil, n’est-il pas, à son tour, une fiction qui nous fait vivre ?). « Notre village n’est pas là, mais à ce moment là », constate Gheorghe et, dans l’absence d’une machine du temps, il y reste encore la suicide dans le simulacre de jardin suspendu dans un appartement de périphérie. Là où surgit, des vapeurs de l’ivresse, la fulgurante vérité (« Nous marchons dans le jour d’hier, même si on respire le jour d’aujourd’hui ») inutilement, car la solution pour ceux qui n’arrivent jamais à l’illumination suicidaire est non pas le retour à la nature, mais le retour à la boisson : « Ici, l’homme oublie que la vie se fout de lui et s’en moque … Le tout est de savoir la faire supportable. C’est pour cela qu’il y a la musique de quartier, la boisson à bon marché et la femme généreuse. »

Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) sera la sortie complète dans le social et dans l’histoire, une parabole de la Révolution, peut-être justement à cause de cela plus risquante, en dépit des différents trucs techniques utilisés par Valentin Nicolau. La signification essentielle a, ici encore, un rappel à des voisinages livresques, autrement arrangés : la pièce aurait pu s’intituler plus facilement Le Vieillard aux alumettes, le jeu du vieillard qui vérifie les rails dans une gare inutile, où le train qui passe trouve invariablement les voyageurs soit plongés dans le sommeil, soit occupés à d’autres choses similaires au sommeil. On dirait que ce texte est l’espace d’entraînement du dramaturge afin d’avoir l’intuition des thèmes des deux autres. Si la technique est inventive, la typologie est classique et sans surprises, par la nécessité de la démonstration. Valentin Nicolau a bien l’intuition du vice des thèses d’où également le passage dans d’autres espaces de l’esthétique dans les textes suivants. (Doru Mareş, Observator cultural, no.26, 22 août 2000).


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