MARINA CONSTANTINESCU Ecrire. Jouer (a)

Categorie: Chroniques
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Le problème de la dramaturgie roumaine contemporaine semble être qu’on en discute plus qu’on en joue. Les dramaturges de la vieille génération continuent à écrire – le plus joué reste Dumitru Solomon et, dans un autre plan certes,  Matei Vişniec – qu’on joue en France, en Roumanie, mais également en Amérique. Les dramaturges de la nouvelle génération persistent à apparaître, à s’exprimer et à être mis en scène. Parfois. Je pense à Vlad Zografi, Radu Macrinici et autres. Un nom intéressant entré dans le rang des dramaturges avec beaucoup de modestie et pas beaucoup de tapage est celui de Valentin Nicolau, géologue de son métier, directeur des Éditions Némira de Bucarest. De fait, le background des nouveaux dramaturges est plutôt technique ou scientifique que humaniste : physiciens, ingénieurs  e.a.d.s. Ce qui apporte et une autre mise en valeur de la Parole, peut-être une plus grande concision et, pas en dernier lieu, un autre type d’expérience humaine, un autre type de réception de la réalité.

Le volume de Valentin Nicolau Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange), publié par les Editions Némira, met très bien en valeur les affirmations de plus haut. Il comprend trois pièces, nous ne savons pas si l’auteur a écrit et d’autres pièces, trois pièces remarquées dans de différents concours : la première – Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) ou Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange) a été nominalisée au prix UNITER pour « La meilleure pièce roumaine de l’année 1998 » ; la deuxième, Lume, lume, soro lume …(Beurré comme un p’tit lou …) a reçu, une année plus tard, en 1999, la même distinction ; la troisième, Ca Zăpada şi cei doi (Comme la Neige et les deux autres) a reçu le Grand Prix du Concours de dramaturgie originale « Camil Petrescu », VIIème édition 1999, concours organisé par le Ministère de la Culture. L’ordre de leur mise en volume n’est pas seulement un ordre chronologique, disons non pas seulement dans le sens de l’importance … des prix. Non. L’ordre marque également un accomplissement de l’écriture, du sens dramaturgique et scénique. Car il faut dire une chose extrêmement importante, les trois pièces de Valentin Nicolau ne sont pas élaborées en premier lieu comme littérature, mais comme proposition pour le spectacle. Les répliques sont alertes, directes, les personnages de son monde ne parlent pas d’une manière sophistiquée, mais développent d’une manière évidente, plutôt à travers les situations, le contexte et les situations dans lesquelles ils évoluent, une parabole de notre réalité immédiate. Valentin Nicolau est plein d’idées et met son réflecteur sur l’individu, sur les types de relations dans la société postcommuniste. La « faune » de ses pièces politiques, abstraites ou psychologiques est pleine du sens de l’existence, cruel, tranchant, impitoyable peut-être, un univers non-maquillé, mais ordonné à travers les paroles. Le type de conflit semble banal parce qu’on le rencontre à chaque coin de rue. Motif grâce auquel il ne frappe pas immédiatement. En dessous pourtant circulent les troubles, l’aliénation, la perte de l’identité, nos obsessions quotidiennes, les problèmes spécifiques à la transformation de notre société postcommuniste, porteuse des tares du passé et accablée des tares du présent, mais également par les tares universelles, des hommes déboussolés sur le seuil du millénaire. Ces fils se ramassent autour des personnages, les étranglant ou du moins agaçant leur être. Dans les trois pièces, on cherche la redéfinition de l’homme dans cette fin de siècle, les possibilités d’adaptation à la réalité, la suspension des échecs. Pourtant, dans toutes les pièces, l’échec dans le plan individuel ou dans le plan de la société est présent, il est le personnage principal. Un humour noir, sordide, voir cynique, traverse le volume Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange).Les personnages semblent avoir perdu leur ange gardien, semblent être abandonnés par un sens vers lequel se dirige la vie, choisissant le hasard, le contexte meilleur ou moins meilleur, presque pas sauveur.

Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe), nous fait passer un temps plus long dans une gare, pas pour prendre le train, mais pour observer. De toute manière, il semble que dans cette gare aucun train ne circule ou, autrement dit, il semble que ce train dont tout le monde a besoin n’arrive pas : le train qui nous arrache au passé et qui nous mène vers un présent, sinon vers un avenir. Le texte est également politique et social. C’est une étude de cas, théâtrale, de la Roumanie d’aujourd’hui. Dans les salles d’attente s’agite un chef opportuniste – chef sur les impotences et les désastres – et une prostitué, une religieuse, des pseudo-sourds et pseudo-muets en tant que masse de manœuvre, une paysanne, des drogués et, évidemment, un politicien démagogue, dirigeant les marasmes de la transition. Le fantôme du dictateur épouvante encore, mais le train vers une société constituée est à attendre. Lume, lume, soro lume … (Beurré comme un p’tit lou …) a un découpage persque cinématographique. Ici aussi, on peut y reconnaître les espaces de la pièce précédente: la gare, les tavernes. La situation se complique tant humainement et moralement que socialement : des hommes déracinés, des paysans transférés à la ville pour les zones industrielles (nommés par l’auteur avec une formule hybride explicite : ţărăşeni (de ţăran – paysan et orăşean – citadin), abreuvés par le mensonge et la misère, condamnés à ne plus jamais retrouver le sens de leur vie et leur accomplissement. Une seule solution (pas une révolution) semble être vraie : la mort, mais par le suprême péché chrétien – le suicide.

Peut-être la plus accomplie et ayant un poids est Ca Zăpada şi cei doi (Comme la Neige et les deux autres), très proche d’un théâtre absurde, moderne en tant qu’écriture, avec un humour contenu et très souple, une pièce pas du tout politique, mais je dirais métaphysique. Les trois personnages sont mis tous, ensemble, dans des situations qu’ils n’on jamais vécues. Un vieillard seul et solitaire, plein de manies et de souvenirs, se retrouve un beau jour avec un locataire indésirable, qui attire après soi, tel un aimant, une téléphoniste de la « ligne chaude ». Une série de mésententes mystifient presque la vérité et les projette en plein absurde. Le Locataire se transforme dans un joueur pour tout ce qu’on a inventé : bingo, « tu écoutes et tu gagnes », « tu regardes et tu gagnes », « tu te tais et tu gagnes » etc. Il n’est pas seulement un joueur, mais le gagnant par excellence. Le studio du vieillard se transforme bientôt dans un dépôt trop petit de téléviseurs, presse-fruits e.a.d.s. Une telle aventure, le vieillard n’avait jamais vécue. De même, la téléphoniste, violée dans son enfance, n’avait pas découvert jusqu’à cette bizarre et tensionnée conivence, ce qui signifie aimer. Elle a été guérie de ses traumas. Une seule chose échappe à tout contrôle : la Locataire n’a pas une identité. Il a emprunté son nom au minou du vieillard. Avec l’assassinat du matou, son mystère se dissipe. Et l’individu disparaît. Comme il est venu, sans crier gare. Mais troublant un ordre déjà établi.

Nous attendons avec impatience qu’au moins une des pièces arrive dans les mains d’un bon metteur en scène. Un spectacle sur un texte de Valentin Nicolau aura une prise auprès du public et réunira et les exigences des spécialistes. Sous une forme ou une autre, nous nous rencontrons tous dans le monde du dramaturge Valentin Nicolau parce que c’est notre monde, celui de la fin … du monde. (Marina Constantinescu, România literară, 2000).


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