MIHAELA MICHAILOV – Le degré maximum de la mystification

Categorie: Chroniques
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Adoptant de multiples perspectives, les pièces réunies par Valentin Nicolau dans Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange) convergent vers un effet similaire. La forme dramatique choisie et les types des personnages reflètent un monde sordide et incitant, fascinant par se trivialité et sa misère. Un monde de la périphérie et ses personnes où se joue le spectacle souvent grotesque des pantins de fond, sortis tour à tout sur le devant pour reprendre leurs rôles. Un monde où coexiste mieux que n’importe où « la foi et le manque de foi », Dieu et les anges déchus.

Avec une minutie cinématographique, habilement dosée, chacune des trois pièces – Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe), Lume, lume, soro lume … (Beurré comme un p’tit lou) et Zăpada şi cei doi (La Neige et les deux autres) – surprend des détails apparemment insignifiants, captés dans des répliques ambigües, qui font alterner de manière ingénieuse les constatations banales avec les allusions abstraites, le cynisme morbide avec le pathétisme, misant sur l’expressivité de l’absurde. Le marginal se transforme ainsi dans un cadre spectaculaire par excellence. Des personnages génériques (le Vieillard, le Locataire, le Voleur), masques qui cachent le vide de la recherche chaotique, jouent et déjouent les rôles d’une continuelle attente, de type beckettien : « Nous commencerons demain depuis le début … Demain … »

Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) a pour protagoniste un personnage emblématique, Le Voyageur, surpris dans son hypostase caractéristique, l’attente obsédante d’un train sur le quai d’une gare. Les trains se succèdent devant les yeux des spectateurs-acteurs, mais ne s’arrêtent jamais. Les voix du quai – le Politicien, la Pute, la Religieuse – et les figurants – Drogués, Aveugles, Sourds – déclinent tour à tour leur état privilégié et en même temps damné, auquel ils adhèrent de manière programmatique : « Au lieu de partir quelque part, c’est mieux d’attendre partir nulle part … Nous sommes un peuple apparu dans la salle d’attente. » Une salle-cadre proposant un tableau générique, d’où chaque personnage se détache dans le final pour préparer sa « nouvelle » attente : « Les personnages rentrent dans leur propres valises et ferment le couvercle. » Le quai dispose ses actants en fonction de sa propre cohérence, imaginant un espace étrange et pourtant familier, pouvant être facilement reconnu grâce à chaque détail inséré, conférant aux discours performants des significations complémentaires : « Les Aveugles, les Sourds, les Drogués : « Nous ne voyons pas ? nous n’’entendons pas ? Pas nés, et pourtant vivants ? De la gare un morceau, sommes-nous en petit nombre ? Nous ne nous racontons pas … » Au bout de ce monde-quai prend contour une autre gare, d’où arrive le chant saccadé de la Religieuse, revenant sous d’autres formes dans les autres pièces, suggérant une ouverture virtuelle : « Si j’étais un ange volant par-dessus, les rails du train me sembleraient comme les lignes de la main … »

Dans Lume, lume, soro lume … (Beurré comme le p’tit lou), l’espace est celui des locaux sordides, accentuant, ainsi qu’il est mentionné dans les indications scéniques, le dérisoire de l’atmosphère, l’état d’attente/stagnation inévitable : « Nous tuons notre temps en attendant ». Les dialogues alertes des personnages reviennent sur un motif central de la dramaturgie de Valentin Nicolau : l’échec dissimulé et l’implicite mystification de la réalité, l’apparent salut à travers une fausse identité, perçue comme compensatrice, mais en réalité destructive.

Sur cette stratégie mystifiante est construite et Ca Zăpada şi cei doi (Comme la Neige et les deux autres). Les personnages se rapportent à un alter ego imaginaire (en tant qu’ordre temporel ou mode d’existence), s’assumant un jeu à implications duales, sans pour autant annuler la marge de lucidité nécessaire :

« Il n’y a pas « mille et une nuits ». Il n’y a que nuit après nuit. Et toutes sont noires et tourmentées ». Chaque personnage construit son identité temporaire, sa part de destin, pour transgresser l’état de normalité et instituer un autre type de représentation. La mimique artificiellement imposée transforme les visages en grimaces et les partitions dramatiques dégénèrent dans le cabotinage. Le tout dévoilant et dissimulant en même temps une forme de mystification de toute l’histoire : « Pépère, tu mens le monde en racontant l’avoir vécu. »

Sous la forme d’intéressantes paraboles, la dramaturgie de Valentin Nicolau  concentre des aspects de la société roumaine d’après 1989, figurés dans toute leur matérialité (musique de périphérie, jeux de bingo, drogués), caractéristiques  pour l’espace qui s’étend beaucoup au-delà du monde des gares et des périphéries. (Mihaela Michailov, Observator cultural, no.26, du 22 août 2000).


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