MIRCEA GHIŢULESCU – Petit évangile profane : Valentin Nicolau

Categorie: Chroniques
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(…) Entre temps, l’auteur a complété son œuvre avec une comédie sur les cueilleurs de fraises roumains d’Espagne – Mai jos de Figueras (En bas de Figueras) ou Vecinii noştri de pat (Nos voisins de lit). Un autre Trajan, arrière-neveu de ce tonton Trajan des chansons populaires, né pas loin de l’endroit où l’action se passe, en Italica, est une sorte d’intendant de la communauté roumaine des cueilleurs de fraises. Ce qui peut être exploité visuellement dans ce texte sur la grossièreté des Roumains, n’importe où se trouvent-ils, est la surdimension caricaturale. Les fraises poussent en Espagne dans les arbustes et sont grosses comme les citrouilles. Les Roumains vivent dans les bois parmi les arbustes à fraises où se passent des viols et adultères. C’est un nouveau empire d’un Trajan du Danube qui veut fonder ici un nouvel Etat nommé la Grande Petite Roumanie, pour provoquer justement du dépit à Corneliu Vadim Tudor. Il en résulte une face du requin roumain qui s’autocaractérise avec cynisme dans le style des escrocs de Teodor Mazilu (Mint cum respir /…/ Hai că sunt pregătit. Doar dracul mă depăşeşte – Je mens comme je respire /…/ Allez, je suis préparé. Seul le diable me dépasse), mais on a la sensation, par rapport aux scénarios antérieurs, que l’auteur veut se dédommager des petites offenses subies. Nous avons à faire avec une nouvelle analyse de la Roumanie et de son caractère particulier, pas exactement cioranienne, de toute façon équivoque, avec un accent sur la vulgarité transplantée sur tous le méridiens. Ce qui sauve ces migrateurs modernes est le génie du compromis. N’ont-ils pas inventé la solution de réconcilier la chèvre et le chou et de fraterniser avec le diable jusqu’à ce qu’ils passent le pont ? – se demande de manière rhétorique l’auteur.

Abandonnant la Roumanie et les chimères ceausistes des textes antérieurs, Valentin Nicolau s’installe avec le drame Taina îngerilor (le Mystère des anges) en plein christianisme et fait des spéculations en marge des légendes chrétiennes, pareil aux évangélistes. De manière simplifiée, le sujet choisi par Valentin Nicolau semble une plaisanterie naïve sur l’homme qui a ensemencé la mort et qui va donner naissance à l’téchrist. Au fond, c’est une méditation théologique qui se passe dans un endroit incerte placé entre le Faust de Goethe et les histoires avec diables de Ion Creangă. Tout le cadre chrétien d’une cathédrale est contaminé car ici se trouve le Bar des Dieux où se passent des répétables nuits valpurgiques pendant lesquelles les sorcières s’accouplent avec les démons. Il ne s’agit pas exactement d’une blasphémie, mais le bon Dieu de Valentin Nicolau est absent, paresseux et indifférent : deus otiosus. Il est représenté, par opposition, par Monseigneur Sérafim ou le Confesseur, Satan, l’Ange déchu qui s’est rendu fautif une seule fois provoquant la colère du Tout-Puissant qui l’a punit de stérilité. Mais, grâce à Vladimir, la main droite de Satan, il va découvrir l’homme idéal, le magicien des paroles qui réussira à rendre la mort amoureuse. C’est Dan, l’amant magicien ou la magicien amant qui sait si bien assembler les paroles qu’aucune femme ne peut lui résister. C’est, depuis les premières pages de la pièce, une succinte théorie de l’art et de l’artiste exposée dans de propositions mémorables. Tout est construit sur l’idée de la magie en tant que mensonge imperceptible : « L’artiste et le public concluent un pacte de la magie librement consentie. La fourberie est mai vie .» dit l’auteur par l’intermédiaire de Dan. Il nous tarde d’être trompés, aussi bien dans l’art que dans la vie. D’autant plus que les mensonges se soutiennent l’une l’autre, plus encore, elles se créent l’une l’autre comme dans les histoires de Shéhérazade de Mille et une Nuits. Ce qui importe c’est le nouveau pacte avec le diable que déligne Vladimir, la main droite de Satan/le Confesseur, qui entrevoit en Dan le donateur de sperme tant attendu. Mais pourquoi justement Rosalie/la Mort soit choisie pour donner des fruits ? Car « ce qui ne meurt pas, ne vit pas » et « parce que la mort fait de la place à la vie » joue Valentin Nicolau avec les paradoxes partant des célèbres paroles de l’Evangile de Jean sur le grain de blé qui doit mourir pour donner des fruits. Que peut être plus fabuleux et plus rudimentaire en tant que pensée artistique que imaginer un accouplement. Le plus important écrivain démonologue européen, Ion Creangă, est le seul dans cette partie du monde qui a établi une relation directe avec cette personnification de la fin qui est la mort. Avec la différence que chez Creangă « oyez, oyez, la mort et morte ,,, », comme disait Mihai Mălaimare dans un spectacle inoubliable, et chez Nicolau « écoute, la mort a enfanté ! » Certes, la spéculation est assez compliquée, mais nous avons d’une manière certe une représentation théologique du monde où il est difficile de séparer la blasphémie de l’invocation. Dans ses meilleures pages, Valentin Nicolau fait alterner la poésie religieuse avec l’anathème et la prière ardente. Il aime les sentences (« Ce qui te vainc, t’asservit », « L’attitude correcte envers le diable n’est pas la peur, mais le mépris », « Le rêve est l’ombre d’une chose réelle qui peut devenir réelle », « L’homme est ce qu’il cache », « La beauté de la fourberie ne réside pas dans son secret, mais dans le spectacle qui l’enveloppe » etc.), mais dans ce petit évangile profane les mots sages semblent être à leur place. La mort qui donne des fruits et l’amour qui tue sont deux principes du même mouvement infini de la vie (eros et thanatos, n’est-ce pas ?) que Valentin Nicolau fixe dans une ambitieuse cosmologie à présence thématique rare et sélecte dans la dramaturgie contemporaine. (Mircea Ghiţulescu, Ramuri, no.10, 2008)


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