MIRCEA GHIŢULESCU – Le Pays du Bingo

Categorie: Chroniques
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A cause de la Roumanie, Valentin Nicolau est indigné comme Emile Cioran, triste comme Shakespeare et affligé par la vie comme Urmuz. Après avoir lu les trois drames du volume Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange), on s’attendait apprendre qu’il avait mis fin à ses jours sur un banc dans le Bois de la ville, tel Urmuz. S’il ne le fait pas c’est, probablement, parce que Nicolae Manolescu fait son éloge dans une Postface. Le critique soutient que Nicolau este un vrai dramaturge et il a raison. L’indignation par rapport à la Roumanie, la tristesse et l’affliction que lui provoque la vie t’aident à bien écrire. Il n’y a rien à dire, il y a de suffisants motifs pour être affligé. La Roumanie promise s’avère n’être qu’une Gare misérable, un terrain vague où vont à tâtons les sourds et où les aveugles te rendent sourd. Des canaux surgissent les drogués, les putes clament leur horreur envers le sexe, le tout sous le contrôle d’un politicien plébéien, « un nouveau riche », vieux depuis le monde, et de son « accolyte », le chef de Gare. Les hallucinations d’une mémoire affligée évoque le fantôme de Ceaucescou, « le père des drogués », qui hantait la Gare Roumanie où aucun train ne s’arrêtait. « Chez nous, la fierté nationale est de perdre un train. »

La vie non plus n’est plus gaie que la patrie. Dans le style métonymique de Nicolau, la vie du Roumain est une paire de pantalons donnés une fois pour toutes, rapiécée à l’infini, pièce sur pièce (le Vieillard de Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe). Que ce soit un renvoi aux reportages de Cristoiu sur le Roumain aux pantalons déchirés derrière ? La vie est une vieillesse toujours renvoyée qui doit être interrompue à un moment donnée, comme on arrête la sonnette d’une montre ou les aiguilles d’une pendule (Ca Zăpada şi cei doi – Comme la Neige et les deux autres). Qu’est-ce que peut être gai dans un espace où l’unique offre de survivance est représenté par les concours bingo ? Ni Comme la Neige (c’est-à-dire ce qui est resté de Blanche comme Neige), une malheureuse provocation érotique à travers la téléphonie hotline, qui pénètre dans le studio de l’autre Vieillard de Nicolau, ne relaxe pas l’auteur afin de lui restituer le désir de vivre. Et le Monde, soit-il « volonté et représentation », n’est pas seulement passager comme dans une connue chanson des racleurs de violon, mais il est justement bon pour être quitté (Lume, lume, soro lume … – Beurré comme le p’tit lou). La Sagesse (le Vieillard de Fantoma de la clasa întâi – Le Revenant de la première classe), le Village (un village à la manière de Blaga représenté par la Paysanne de Fantoma … -   Le Revenant …) et la Foi mise à quémander l’aumone (la Religieuse) représentent les espoirs humiliés, mais pourtant des espoirs dans la vision de Valentin Nicolau.

La dépression active du dramaturge semblerait être et elle est roumaine par la scénographie, mais aussi universelle par le besoin de réfléchir sur la vie. Avec la différence que l’espace de réflexion n’est plus ni l’Académie de Platon, ni la Clairière de Iocan de Marin Preda, mais la vespasienne. La scène du pissoir où se déroule le dialogue philosophique est emblématique. Cette philosophie de pissoir semble être le signe de la fin d’une civilisation. L’étape quand l’homme n’a plus besoin de philosophie, mais il ne peut pourtant y renoncer et la pratique dans de telles formes rudimentaires. Pareille de manière frappante aux textes semi-obscènes ou carrément obscènes de la musique turco-gitane de la nouvelle Roumanie ou des concours de type bingo où personne ne comprend rien d’autre sauf qu’il ne faut pas avoir une valeur pour être milliardaire.

Ce sont des images de la Roumanie contemporaine altérées par la presse, dont on dirait qu’elles sont composée  d’articles de journal retouchés et transformés en fiction. Images d’un lumpenprolétariat si énergiques qu’elles acquièrent l’apparence de pamphlets dramatiques en manière expressionniste. Chez nous, seul Romulus Guga a pratiqué cette formule que nous pouvons appeler, avec beaucoup de prudence, « brechtienne ». Mais chez Guga les références nationales étaient imperceptibles et facultatives et le Monde en tant que terrain vague, que poubelle de l’humanité, était écrasé non seulement par le promiscuité, mais également par un mécanisme écrasant du pouvoir.

Tendancieux et accusateurs, tels qu’ils doivent être, les pamphlets, les drames de Valentin Nicolau concentrent dans leurs pages, à plusieurs reprises, «cousues de fil blanc » à cause de l’abus de métonymies (Le Monde comme une gare, la vie comme une paire de pantalons rapiécés, les symboles découverts, le langage allusif) une déception intégrale, mais offensive. Mis en scène, ils pourrait avoir la vigueur « de gauche » (au fond existentielle) de la protestation de Împărat şi proletar (Empereur et prolétaire) ou de la dissection du capitalisme de type mafiot des pièces de Brecht. (Mircea Ghiţulescu, Istoria dramaturgiei române contemporane, Bucarest, 2000, Ed.Albatros, p.450-451).


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