MIRCEA MORARIU – Si j’étais un ange

Categorie: Chroniques
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Il y a deux ans, j’ai eu l’occasion de lire en manuscrit la pièce Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) dont l’auteur, Valentin Nicolau, directeur général d’une bien connue maison d’édition, m’a semblé être un dramaturge promettant, maître de la réplique, habile dans la construction de certaines scènes, connaissant bien les lois du théâtre et, surtout, possédant la mesure de la parole dans l’ensemble du texte destiné à la scène. J’ai apprécié la capacité de censurer la tendance pernicieuse vers les explosions métaphoriques en chaîne lesquelles suffoquent trop souvent le caractère dramatique et qui s’étendent souvent dans les écrits des ceux qui confondent maintes fois la littérature dramatique avec une sous-espèce de la poésie épique. Le volume intitulé Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange),  paru il y a  quelques mois chez les Éditions Unitext, confirme mes bonnes impréssions que j’ai eues au début ainsi que la conviction que Valentin Nicolau est un authentique écrivain de théâtre.

Le livre réunit trois pièces, les deux premières, Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) sous-intitulée Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange), et Lume, lume, soro lume … (Beurré comme un p’tit lou) laissent découvrir dans leur auteur un dramaturge préoccupé par les dossiers de l’actualité. Elles sont la création de quelqu’un qui met un diagnostique social par l’intermédiaire de l’écriture dramaturgique et totalise des images d’une réalité inamicale, agressive, ayant d’énormes tumeurs qui broient de manière inexorable la substance vitale du monde roumain d’aujourd’hui. Ce sont des reportages dramatiques habilement conçus, pas du tout illustratifs, qui frappent fréquemment par des répliques concentrant une réalité, une mentalité, une douleur.

Dans Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe), l’écrivain fait appel au généreux endroit de la gare, endroit des attentes et des rencontres. Toute une série de personnages, qui n’ont pas de noms propres, identifiés seulement par leur appartenance à une certaine catégorie sociale peuplent un espace bariolé, leur longue attente représentant la métaphore de la société roumaine qui se trouve dans une interminable transition. Apparemment fébrile et bruyante, la faune respective est au fond immobile dans un présent boueux, portant dans ses bras, avec culpabilité, l’avenir mort et supportant avec une volupté maladive les agressions du passé dont l’expression maximale est concentrée dans la métaphore „fantoma de la clasa întâi” (Le revenant de la première classe), c’est-à-dire le revenant du communisme et de Ceaucesco. Des vieillards et des sourds, des chefs de quatre sous et des politiciens ignares, des putes et des religieuses attendent ensemble avec entêtement un train qui n’arrive pas. Le politicien, d’ailleurs le personnage le plus intensément dessiné, émet quelques répliques ayant la valeur d’une sentence : « C’est comme ça que j’aime le peuple, gai et inconscient » ou « Nous somme un peuple né dans la salle d’attente ». Ce sont des affirmations qui surprennent avec dureté et cynisme le réel social d’un peuple qui ressent le sentiment que personne n’a plus besoin de lui. L’auteur insère dans le texte toute une série de songs d’extraction brechtienne qui renforcent la dure image du dérisoire et de l’impuissance : « Qui crie, qui hurle/De douleur ou de haine/ Qui demande, qui gueule/On n’entend rien dans le pays ? »

Plus compliquée du point de vue de la construction dramatique, sollicitant des changements spatiaux, mais focalisant avec la même acuité une réalité politique et sociale grave est Lume, lume, soro lume … (Beurré comme un p’tit lou). L’action « se passe à la périphérie, là où, de façon égale, commencent et finissent la ville et le village ». Le désordre coloré de la périphérie ouvrière, en train d’être désaffectée car ceux qui la peuplaient ont perdu leurs lieux de travail, ou du village manquant d’identité expliquent le destin de la catégorie sociale du ţărăşean (combinaison de ţăran – paysan et orăşean – citadin), homme-hybride, ni citadin, ni paysan, lequel, à cause des temps, a abandonné jadis son lieu d’origine étant transplanté dans la ville et entassé dans l’appartement d’un immeuble qui « est comme une sère, nous y mûrissons tôt et pourrissons entement ». Maintenant, on demande aux « ţărăşeni » de parcourir le chemin inverse, de revenir à la campagne, mais le processus signifie un coût humain énorme qui va jusqu’au  prix suprême. Le mensonge arrivé à sa limite est douloureusement ressenti, presque de manière insupportable. Vasile et Gheorghe se sont menti réciproquement, ils ont inventé d’états sociaux à faire envie, qui ont acquis dans leurs lettres des proportions fabuleuses, mais ce qu’on dévoile à l’heure de vérité a des conséquences dramatiques. « Le jardin d’appartement » que Gheorghe a construit est le symbole de l’existence de ces hommes auxquels on n’adresse que l’incitation « cache-toi dans cette maudite chambre afin que la vie ne te retrouve pas ». C’est le mérite de Valentin Nicolau d’avoir traité ce thème du déracinement, pas du tout nouveau d’ailleurs, sans accents mélodramatiques, sans des emprunts populistes, dans les limites aiguës d’une lucidité qui rend le texte en même temps grave et crédible.

D’une toute autre facture stylistique est la troisième pièce du volume, Ca zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres), travail apparemment redevable au théâtre de Ionesco, d’où il emprunte certaines prémisses, sans pour autant les absolutiser. Dans la maison d’un petit vieillard sympathique, ayant des petites manies et un matou, fait irruption le locataire indésirable, suivi bientôt par une téléphoniste de hot-line. Le locataire s’avère être un « gagnant de profession », qui participe avec une frénésie suspecte aux concours en avalanche organisés par les programmes de télévision et les journaux, il gagne en désordre de l’argent, des réfrigérateurs, des postes de télévision, machines à laver, voitures de luxe. La maison de celui caractérisé comme « un petit pépère de première classe » se transforme en dépôt, mais – chose intéressante car Valentin Nicolau sort de sous le parapluie ionescien – les personnages ne se soumettent pas à un processus de réification mais, au contraire, ils éprouvent un émouvant sentiment de solidarité l’un envers l’autre. Avec des méandres réflexifs, avec un dispositif des relations habilement réglé, la pièce propose un belle histoire, un conte de fée contemporain qui trouverait bien sa place sur la scène.

La littérature dramatique écrite par Valentin Nicolau, qu’elle soit générée par des circonstances de la réalité immédiate, ou qu’elle soit générée par des circonstances légèrement énigmatiques, a une pulsation vitale et une authenticité. Elle se caractérise par des ouvertures symboliques qui ne rendent pas la fable artificielle, par un fond conflictuel bien gradué de nature à lui faciliter le chemin vers la scène. Il est à souhaiter que ce parcours soit rapide. (Mircea Morariu, Familia, no 9, septembre 2000).


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