NICOLAE MANOLESCOU – La vie sur un quai de gare

Categorie: Chroniques
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Etant membre d’un jury de création théâtrale originale, j’ai découvert un dramaturge : Valentin Nicolau. Le jury lui a accordé le grand prix. Lorsque les enveloppes ont été ouvertes, je n’ai pas su immédiatement de qui il s’agissait. Je connaissait le nom, mais il appartenait à un des principaux éditeurs d’après 1989, et je n’avais pas entendu parler de son œuvre dramatique. C’était ma faute. Valentin Nicolau avait été nominalisé lors de deux concours antérieurs. Le détail en question m’avait échappé. La pièce qui a reçu un prix, qui se retrouve dans le présent volume, était la première que je lisait. Même maintenant, après avoir lu et les deux autres, je ne suis pas sûr que l’ordre de leur présentation est également l’ordre dans lequel elles ont été écrites. La plus mûre et la mieux construite est Ca zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres). Mais il n’est pas à exclure qu’elle fut écrite avant les autres. La chose est moins importante. Valentin Nicolau est, incontestablement, un dramaturge qui sait comment on écrit une pièce, il est maître des répliques, ayant une aisance dans le langage et, pas en dernier lieu, plein d’idées de théâtre. Toutes ses pièces peuvent être jouées sur la scène. Elles sont pensées pour la scène. La main du metteur en scène n’a que des broutilles à retoucher.

Toutes les pièces sont des paraboles, avec des personnages génériques (ils ont rarement des noms et quand ils en ont c’est pour des raisons esthétiques précises). C’est un théâtre « abstrait », post-psychologique et post-réaliste, politique, en essence (moins Ca zăpada şi cei doi – Comme la neige et les deux autres), un peu dans le genre de Brecht (dont vient l’idée des chansons comiques, risibles), pittoresque, spirituel et dynamique.

Fantoma de la clasa întâi (Le Revenant de la première classe) est une mise en abîme d’une Roumanie qui traverse la transition d’aujourd’hui. Sur le quai d’une gare, se rencontre toute la faune sociale, depuis les chefs et les politiciens jusqu’aux drogués et aux putes. Tous attendent un train qui n’arrive plus. Cette allégorie héroï-comique-satirique a ses moments pathétiques, mais également des moments risibles, suggérant un univers social et moral oppressif et sans issue. Le Revenant du titre est le revenant du passé, de Ceaucescou, à la rigueur.

Plus compliquée encore, dans la même manière, est Lume, lume, soro lume … (Beurré comme le p’tit lou …). Premièrement  parce que l’action implique une certaine évolution (ou, plus exactement, une involution). Un immeuble d’appartements en train d’être abandonné par les locataires, comme le bistrot qui se trouve au rez-du-chaussée, une gare, légèrement ressemblant à celle de Fantoma de la clasa întâi (Le revenant de la première classe), qui a son bistrot, une place à la limite de la ville, et de nouveau un bistrot, une maison paysanne et, de nouveau, un appartement dans un immeuble ;gradin après gradin, le protagoniste (qui ici a un nom, Vasile), descend les cercles de l’enfer vers les régions les plus sombres et dérisoires. Le personnage parcourt, en sens inverse, le chemin que la paysannerie a parcouru pendant le communisme, depuis le village vers la ville. Avec la mort de la ville, Vasile revient au village. Les fabriques ferment, l’industrie chôme, les anciens paysans à demi-urbanisés cherchent à revenir sur leurs lieux d’origine. Mais le retour est impossible. Vasile s’accroche à l’illusion que Gheorghe, son seul ami resté au village, a réussi. Mais celui-ci est lui-même un raté, tout comme Vasile. Iles illustrent deux catégories de lumpenprolétariat : les ţărăşeni, un mot créé par l’auteur, tous les deux sont restés à la moitié du chemin entre les paysans et les citadins, dans une zone qui n’est ni village, ni ville, ni industrie, ni agriculture.

La plus ionescienne, jusque dans sa simplicité, est Ca zăpada şi cei doi (Comme la neige et les deux autres). Et la seule non-politique. C’est une parabole poétique-métaphysique, comme tant de pièces de Ionesco. Un vieillard se retrouve avec un locataire indésirable dans son studio, déchiré entre le bouleversement de son petit ordre moral par la présence de l’intrus et le besoin de communication, le personnage est un mélange adorable de stupeur, incompréhension, timidité et surprise devant le nouveau. Le troisième colocataire est une fille, recueillie à une Hot-Line par le Locataire, qui se trouve en plein malentendu et n’en ressort, pratiquement, jamais. Ce qui se passe a moins d’importance (par exemple, la chance qui tombe sur le Locataire devenu brusquement gagnant de tous les concours de la radio, télévision, bingo etc., mais au nom et à l’adresse du Vieillard car lui il n’a pas de nom, ni d’adresse !). Les relations entre les personnages sont pleines de délicatesse, en dépit de leur caractère conflictuel, et une solidarité discrète s’installe entre des gens qui n’ont rien en commun, qui se tourmentent réciproquement, se détestent ou se haïssent, mais qui ne peuvent plus vivre séparément. Les répliques ont de la poésie et un humour caché. Bien rythmée du point de vue scénique, la pièce pourrait constituer un spectacle encore plus émouvant que les deux autres.

Le lecteur de théâtre que je suis ne peut que souhaiter au dramaturge qui est Valentin Nicolau de voir ses pièces sur la scène. Une scène que j’imagine comme un quai de gare dans tous les trois cas.

La vie sur un quai – entre attente et passage – est une caractéristique de toutes les pièces, soit que l’action se déroule sur l’escalier d’un immeuble, dans un bistrot, dans un marché aux puces ou dans un appartement. Le gens viennent et partent : ce qui est, au fond, une illusion unanimement partagée car, au-delà de leurs désirs et leurs espérances, rien ne change, ni au moins le décor, sauf, peut-être, dans l’imagination de chacun. (Nicolae Manolescou, Postface au volume Dacă aş fi un înger (Si j’étais un ange), UNITEXT, 2000)


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